ÉDITO

Imagination morte imaginez

 

Le 24 avril 2019 sortait en France Avengers : Endgame, un film de super-héros produit par la firme Disney. Réalisant dès son premier week-end d’exploitation le plus gros démarrage de l’histoire du cinéma mondial, Avengers : Endgame est en passe de s’affirmer comme le film le plus rentable jamais réalisé. Autant dire qu’il a été vu, et massivement. Certains fans, dit-on, l’auraient même vu plus de cent fois… On ne s’aventurera pas ici à commenter les effets probables sur nos psychés de cette hyper-synchronisation mondiale, qui conduit des centaines de millions de gens sur la planète à regarder la même chose en même temps. Mais face à ce succès considérable, on peut en revanche poser une question simple : de quoi parle le film ?

 

Avengers : Endgame, comme son titre (dont on ne saurait dire s’il est un hommage explicite ou involontaire à Samuel Beckett) l’indique, est le dernier épisode d’une saga rocambolesque inaugurée il y a maintenant plus de dix ans. Difficile de résumer en quelques mots une intrigue tentaculaire, s’étalant sur plus de vingt films, et piochant allègrement dans une série pléthorique de bandes dessinées publiées par la maison d’édition Marvel Comics depuis le début des années 1960. On se contentera donc d’aller à l’essentiel : menacée par un méchant extra-terrestre aux pulsions malthusiennes, qui envisage de régler le problème de la surpopulation mondiale et même intergalactique en détruisant la moitié des êtres vivants de l’univers, l’humanité est finalement sauvée par un inventeur milliardaire, propriétaire d’une entreprise de nouvelles technologies, qui protège la terre dans une armure métallique de son invention, sous le nom assez platement explicite d’ « Iron Man ».

Outre son étonnant succès mondial, il y a deux choses principales qui frappent dans Avengers : Endgame. La première, c’est son incroyable débauche d’effets visuels, qui relève à la fois de la prouesse technologique et de la démonstration de force, et qui finit par transformer le film en un spectacle pyrotechnique proprement sidérant. La seconde, probablement liée d’ailleurs à la précédente, c’est son manque absolu d’imagination.

 

Pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, passèrent leur enfance à dévorer avec passion les comic books édités par Marvel, il peut bien sûr y avoir dans la vision d’Avengers : Endgame un frisson de nostalgie sur laquelle le marketing du film a d’ailleurs joué à plein pour remplir les salles d’enfants et de parents ébahis. Mais passée cette éphémère bouffée proustienne, somme toute assez régressive, il faut se rendre à l’évidence : hormis le développement inouï des effets spéciaux liés aux technologies numériques, rien de nouveau depuis les années soixante et la guerre froide. Mêmes intrigues convenues, mêmes héros stéréotypés, mêmes super-vilains vraiment très vilains, même patriotisme épais, mêmes odes lyriques à la puissance américaine et à sa supériorité technique et militaire, etc.

 

Bien entendu, le fait que l’entertainment hollywoodien ne produise pas que des chefs-d’oeuvre n’a rien de très nouveau. Mais on peut néanmoins lire dans la conjonction entre les trois éléments qui caractérisent Avengers : Endgame - le succès mondial, la sidération visuelle produite par la technologie, et l’incapacité à produire un récit nouveau - un curieux symptôme des temps. Et si l’on prend au sérieux l’hypothèse finale du film, selon laquelle l’humanité sera un jour sauvée d’un claquement de doigt par un milliardaire technophile, on peut même y voir la trace d’un formidable déni contemporain. Un déni, ou tout au moins une terrible confusion entre le remède et le poison…

 

Alors que l’espèce humaine se trouve sommée d’affronter l’enjeu le plus profond de son histoire, celui de conserver un monde habitable, cette cruelle absence d’imagination a quelque chose de proprement effrayant. Du reste, elle ne caractérise pas seulement les productions du divertissement spectaculaire. Elle se retrouve dans beaucoup de programmes politiques, dans les « débats de société », dans les commentaires avisés de « l’actualité »… Elle se retrouve aussi dans certaines « innovations » de la politique culturelle, comme celle par exemple consistant à offrir aux jeunes âgés de dix-huit ans une application téléchargeable censée développer leurs pratiques artistiques, et dont l’effet le plus probable sera d’intensifier leur exposition à l’offre plus ou moins toxique des industries culturelles. Elle se retrouve plus généralement dans le développement exponentiel d’une technologie sans but ni fin, et dans l’expansion terrifiante d’une prédation marchande que rien ni personne ne semble pouvoir enrayer.

 

« S’il fallait aujourd’hui trouver des raisons d’espérer, sans doute faudrait-il commencer par échapper à l’écrasement induit par les visibilités dominantes, pour porter le regard ailleurs, vers d’autres sites, et d’autres hypothèses. »

 

Alors ? Morte, l’imagination ? Pas si sûr. Et s’il fallait aujourd’hui trouver des raisons d’espérer, sans doute faudrait-il commencer par échapper à l’écrasement induit par les visibilités dominantes, pour porter le regard ailleurs, vers d’autres sites, et d’autres hypothèses. On pourrait regarder par exemple vers les soulèvements d’une jeunesse qui refuse de se résigner. On pourrait regarder vers les rassemblements spontanés de citoyens qui réclament d’autres perspectives. On pourrait regarder vers toutes celles et tous ceux qui ont renoncé à être performants, rentables et productifs, et qui dessinent à bas bruit les contours d’une bifurcation possible. On pourrait regarder vers les lieux où s’inventent d’autres images, d’autres récits, et dont parfois les théâtres font partie. On pourrait regarder partout où l’imagination reste une zone à défendre. De toute façon, il est trop tard pour être pessimiste.

 

Benoît Lambert

Juin 2019