SAM. - C’est Chief qui m’a appris à cogner. J’ai jamais su. Mes poings, c’est ma langue
alors je fais l’escroc, je fais le comédien, la chair à poèmes comme dirait Chief.
Chief, certains pensent que c’est un ange. Le dealer, un ange,
t’imagines ? Époque merdique pour les symboles.
L’arrière-salle d’une salle de cinéma dans une Amérique hors d’âge. Des musiciens sont là,
jouent pendant les projections puis attendent d’une séance à l’autre en compagnie de Chief,
ouvreur et gardien du cinéma, Sam, homme de compagnie vaguement épique et Ernie,
dealer à la manque. Tous attendent le retour de Henry, parti on ne sait où. Le Nerf est
le récit de cette attente, rythmée par les rappels à l’ordre réguliers d’un interphone.
Confinés dans ce réduit, ils parlent du souffle et de la lumière, de l’attente,
la peur, l’argent. Les musiciens jouent, tente de se distraire. L’arrivée soudaine
de Katz, mi-jeune femme mi-oracle, précipite la fin des tergiversations :
le temps de la responsabilité de chacun a sonné.
Dans le Nerf, musique et théâtre nouent un dialogue sur les bruissements du monde.
L’une aide l’autre à dire ces intuitions que les mots peinent trop souvent à rendre
avec justesse. Alors les auspices changent, c’est Godot chez les toxicos.
C’est Gorki version free jazz. Kerouac et Schopenhauer ne sont pas loin, Lao Tse et Faulkner
traînent sans doute en coulisses. Ce que chacun des personnages ou des spectateurs
vient fuir importe peu. Ce qui nous intéresse c’est ce qu’il vient sauver dans ce recoin
du monde. De quoi partir d’un semblant d’ordre autoporté pour arriver
au cœur d’une polyphonie humaine, vivante et sonore.
Le Nerf est une réinvention de la pièce de Jack Gelber, The Connection,
créée en 1959 par le Living Théâtre. Guillaume Malvoisin la découvre en marge
de sets d’improvisations avec le contrebassiste Sébastien Bacquias.
Nait alors l’envie, pour prolonger l’émotion, d’en écrire une version actualisée,
une sorte de cousin nerveux et sensitif dont l’auteur décrit la genèse :
« Nous inscrivons par-dessus les répliques du manuscrit d’origine nos questions
et nos obsessions. Il sort de ces retouches et de ces ratures, que l’Amérique
qui a éclairé nos rêves de gosses éclaire également ce rêve d’aujourd’hui,
celui de fédérer une communauté de théâtre hétéroclite, insolente et réjouissante,
autour de cette question : la vie est un accident, comment compose-t-on avec ça ? »
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