Édito

Rendre service —

« Travaillez ! Enrichissez-vous ! »

Cette célèbre injonction est attribuée à François Guizot, président du conseil sous Louis-Philippe, dont le gouvernement fut balayé par la révolution de 1848. Mais elle a retrouvé au cours des dix dernières années une étonnante actualité : depuis le fameux « travailler plus pour gagner plus » qui servit de slogan de campagne à un ancien président de la République, jusqu’à la déclaration récente d’un ministre en exercice, affirmant que notre pays a besoin de « jeunes qui aient envie de devenir milliardaires », l’enrichissement personnel semble être redevenu, du moins pour nos élites, l’alpha et l’oméga d’une vie réussie. Par un étrange retournement de l’histoire, cette vieille morale boutiquière tente de se faire passer aujourd’hui pour le summum du progrès et de la modernité. Elle a envahi le débat public, au point même qu’elle tient désormais lieu de programme politique aux partis dits « de gouvernement ».

Bien entendu, cette incitation au lucre dissimule mal le fait que dans notre société, la plupart des gens ne travaillent pas pour s’enrichir mais simplement pour vivre, et encore, lorsqu’ils ont la chance d’avoir un travail : très souvent, l’opulence promise ressemble d’abord à une lutte inquiète pour la survie. Mais la vieille morale de Guizot n’est pas seulement mensongère : elle est aussi néfaste. Et l’on peut finir par se dire, comme le firent beaucoup de gens dans le cours du dernier printemps, que, tout de même, « on vaut mieux que ça ». Et ne pas se satisfaire de cette réduction permanente de nos existences à leur seule dimension économique.

On peut vouloir vivre pour autre chose.

Par exemple, on peut vouloir rendre service.

Une société ne tiendrait pas sans l’action résolue de tous ceux qui consacrent leur vie aux autres, et qui cherchent à servir plutôt qu’à s’enrichir. Pour « vivre ensemble », il ne suffit pas de le répéter sur tous les tons de manière parfaitement incantatoire, comme adorent le faire nos représentants élus. Pour « vivre ensemble », il faut des cadres, des institutions, des espaces et des services publics qui donnent une forme concrète à notre vie en commun. Et il faut des gens pour les faire exister, les occuper, les animer. Des gens convaincus que l’accumulation de richesses n’est pas forcément le but premier de l’existence.

On aurait tort d’imaginer que ceux qui veulent rendre service sont plus vertueux ou moins égoïstes que les autres : sans doute n’y aurait-il pas de dévouement sans désir de se faire plaisir à soi-même. Le narcissisme des gens dévoués ne s’alimente pas à la même source que celui des gens cupides, il est d’une autre nature, mais cela ne lui confère aucune supériorité morale. On peut rechercher la reconnaissance plutôt que la richesse, on n’en devient pas altruiste pour autant… En toute chose, chacun cherche avant tout à satisfaire son propre intérêt et à persévérer dans son être, et il n’y a, en ces matières, guère de leçon à donner.

En revanche, à l’échelle d’une société, on peut se dire que certains égoïsmes sont plus utiles que d’autres : l’égoïsme du pompier ou celui du chercheur n’est en tout cas pas plus néfaste que celui du trader ou celui du banquier. Et c’est là sans doute que se niche la grande faiblesse de l’idéologie dominante, pour ne pas dire sa franche sottise : dans son incapacité radicale à reconnaître et à valoriser des logiques d’action qui ne relèvent pas de l’accumulation lucrative. Tous les mots d’ordre hérités de Guizot et qui saturent aujourd’hui l’espace public ne reconnaissent qu’une seule « motivation » – l’appât du gain  – et une seule « efficience » – celle du profit monétaire. Nos dirigeants, quelle que soit leur appartenance politique, se précipitent volontiers dans les symposiums patronaux pour chanter avec ferveur leur amour de l’Entreprise, mais on les entend bien plus rarement chanter leur amour de l’École ou de l’Hôpital.

Bien entendu, nos institutions, nos associations, nos services publics, toutes ces fonctions par lesquelles une société tente de se rendre service à elle-même, sont très imparfaites et très critiquables : il faudrait travailler à les réformer, pour les rendre plus justes, plus égalitaires et plus démocratiques. Mais le problème, c’est que la « réforme », si ardemment vantée par les décideurs raisonnables, se réduit bien souvent à étendre indéfiniment les logiques marchandes à toutes les fonctions de la vie sociale, c’est-à-dire à vouloir tout faire fonctionner sur le modèle de l’entreprise lucrative privée.

Cet appauvrissement très idéologique de nos modèles d’action produit des effets délétères, et notamment sur ceux qui se sont justement donné pour tâche de rendre service. Car comment ne pas voir que l’exaltation du rendement, de la productivité, de la compétitivité ou plus simplement du profit, tend à ruiner le fondement même de fonctions qui supposent, chez ceux qui les incarnent, une certaine forme de désintéressement  ?

Au fond, ce que l’on pourrait reprocher à nos dirigeants, lorsqu’ils entonnent gaillardement les vieilles rengaines louis-philippardes, c’est d’oublier tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont intérêt au désintéressement. C’est d’oublier les gens qui cherchent à servir plutôt qu’à s’enrichir. Cette omission revient au fond à renoncer à organiser la vie des hommes entre eux, c’est-à-dire à renoncer à faire de la politique. Comment s’étonner dès lors de voir la politique ressurgir sous des formes pathologiques, celles de la crispation xénophobe ou du fanatisme religieux ? Les héritiers de Guizot, qui s’indignent face à la radicalisation violente qui frappe nos sociétés, ou qui s’inquiètent des déchirures béantes de notre tissu social, semblent oublier qu’on ne fait pas une société en stimulant uniquement les passions lucratives de ses membres : l’espoir d’une société qui s’auto-organiserait et se régulerait spontanément par la seule vertu du marché est un mythe qui a vécu. Alors que va s’ouvrir une année électorale dans un climat particulièrement tendu, on rêverait d’entendre, enfin, un autre refrain.

Benoît Lambert, juillet 2016

Metteur en scène, il est directeur du Théâtre Dijon Bourgogne, Centre Dramatique National depuis janvier 2013.

Ancien élève de l’École Normale Supérieure, il a étudié l’économie et la sociologie avant de suivre l’enseignement théâtral de Pierre Debauche à Paris au début des années 1990.

En 1993, il crée, avec le comédien Emmanuel Vérité, le Théâtre de la Tentative, et signe depuis lors toutes les mises en scène de la compagnie. Il a été successivement associé au Théâtre – scène nationale de Mâcon (1998-2002), au Forum de Blanc-Mesnil (2003-2005) et au Granit – scène nationale de Belfort (2005-2010).

Formateur et pédagogue, il intervient dans plusieurs Écoles Supérieures d’Art Dramatique (École du TNS, École de la Comédie de Saint-Étienne).

Il est l’auteur de plusieurs articles sur l’histoire et la sociologie du champ théâtral, ainsi que de trois pièces de théâtre : Le Bonheur d’être rouge écrit en collaboration avec Frédérique Matonti (2000), Que faire ? (le Retour) écrit en collaboration avec Jean-Charles Massera (2011), Bienvenue dans l’Espèce humaine (2012) et Qu’est-ce que le théâtre ? (2013) écrit en collaboration avec Hervé Blutsch. En 2014, il monte dans le cadre de Théâtre en mai La Grande Histoire de François Bégaudeau, avec les élèves de la 25e promotion de l’École de La Comédie de Saint-Étienne dont il était le parrain. En novembre 2014, il crée au Théâtre Dijon Bourgogne Tartuffe ou l’imposteur de Molière. En mars 2015 il met en scène à l’Opéra de Dijon Der Kaiser von Atlantis de Viktor Ullmann. En octobre 2015, Benoît Lambert crée à Dijon La Devise de François Bégaudeau, une forme légère conçue pour être jouée dans les établissements scolaires.

 

2017 GIANNI SCHICCHI de Giovacchino Forzano - Création en avril à l'Opéra de Dijon (Grand Théâtre)

2016 LA BONNE NOUVELLE de François Bégaudeau et Benoît Lambert - Création en novembre au Théâtre Dijon Bourgogne

2015 LA DEVISE (forme légère à jouer partout) de François Bégaudeau - Création en octobre au Théâtre Dijon Bourgogne
DER KAISER VON ATLANTIS de Viktor Ullmann - Création en mars à l'Opéra de Dijon (Grand Théâtre)

2014 TARTUFFE OU L'IMPOSTEUR de Molière - Création en novembre au Théâtre Dijon Bourgogne
FAUSSE SUIVANTE 1.5 (forme légère à jouer partout) de Marivaux - Création en mars au Théâtre Dijon Bourgogne
TARTUFFE 2.4 (forme légère à jouer partout) de Molière, conçu et mis en scène avec Emmanuel Vérité - Création au Théâtre Dijon Bourgogne

2013 TOUT VA BIEN - JAMAIT CHANTE GUIDONI Un projet de Yves Jamait et Benoît Lambert
QU’EST-CE QUE LE THÉÂTRE ? de Benoît Lambert et Hervé Blutsch - Création en septembre au Théâtre Dijon Bourgogne
DÉNOMMÉ GOSPODIN de Philipp Löhle - Création au Théâtre Dijon Bourgogne - reprise à La Colline

2012 BIENVENUE DANS L’ESPÈCE HUMAINE - POUR OU CONTRE UN MONDE MEILLEUR – épisode 8 de Benoît Lambert - Création au Théâtre Dijon Bourgogne

2011 QUE FAIRE ? (LE RETOUR) - POUR OU CONTRE UN MONDE MEILLEUR – épisode 7 de Jean-Charles Massera et Benoît Lambert Création au Théâtre Dijon Bourgogne, reprise à La Colline, tournée en France

2010 ENFANTS DU SIÈCLE, UN DIPTYQUE composé de Fantasio et On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset Création à la Comédie de Caen, reprise au Théâtre 71 de Malakoff, tournée en France

2009 WE ARE L’EUROPE - POUR OU CONTRE UN MONDE MEILLEUR – épisode 6 de Jean-Charles Massera Création au Granit – Scène nationale de Belfort, reprise au Théâtre 71 de Malakoff, tournée en France

2008 WE ARE LA FRANCE - POUR OU CONTRE UN MONDE MEILLEUR – épisode 5 d’après Jean-Charles Massera Création au Nouveau Théâtre - CDN de Besançon, reprise au Théâtre Paris-Villette, tournée en France

2007 MEILLEURS SOUVENIRS DE GRADO de Franz-Xaver Kroetz Création au Théâtre National de Strasbourg, reprise au Théâtre 71 de Malakoff et au Granit de Belfort

2006 ILS NOUS ONT ENLEVÉ LE H, UNE HISTOIRE D’ALSTOM Création au Granit – scène nationale de Belfort

LE MISANTHROPE  de Molière Création au Granit – scène nationale de Belfort, reprise au Théâtre 71 de Malakoff, tournée en France

2005 NOUS VERRONS BIEN en collaboration avec Jean Lambert-wild, d’après Un discours du chef indien Seattle (1854) Création au Granit - Scène nationale de Belfort, tournée en France

2004 LA GELÉE D’ARBRE d’Hervé Blutsch Création à l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône, tournée en France

Afficher plus