La Nuit, c’est comme un solo de Charlie Parker : à la fois très construit, très savant, et tenant de l’oiseau, du mystère de chanter dans la nuit. Un blues qui ouvre tout et qui garde ses secrets.
Yves Ferry, propos recueillis par Cyril Desclés, Le Magazine Littéraire, février 2001
Écrit par Bernard-Marie Koltès pour l’acteur Yves Ferry, la Nuit juste avant les forêts met en scène un homme assis à une table de café, qui tente, par tous les mots dont il dispose, de retenir un inconnu qu’il a abordé dans la rue, un soir de profonde solitude. Il se raccroche à lui pour éviter de mourir à petit feu. Il lui parle de son univers. Une banlieue où il pleut, où l’on est étranger, où l’on ne travaille plus, un monde nocturne qu’il traverse, pour fuir, sans se retourner. Il lui parle de tout et de l’amour comme on ne peut jamais en parler, sauf à un inconnu comme celui-là.
La Nuit juste avant les forêts est probablement l’un des plus beaux textes sur la solitude du répertoire contemporain. On retrouve en effet ici toute la fulgurance, toute la force de l’écriture de Koltès qui, après quelques pièces sous influence, pose les fondements de son style littéraire, un style en équilibre constant entre l’oral et l’écrit, et reconnaissable dès les premières lignes. Montée pour la première fois en Avignon en 1977 avec le comédien Yves Ferry, la Nuit juste avant les forêts est considérée depuis, à juste titre, comme une œuvre majeure. C’est un soliloque intense, violent et poétique, dont chaque mot traduit l’urgence de vivre et la peur d’être seul.
Rencontre avec Yves Ferry
Pourquoi régulièrement reprendre ce texte ?
Yves Ferry : C’est comme un fil conducteur pour moi. J’ai eu la chance de rencontrer ce texte, qui est fondamental dans ma vie et qui fabrique, construit ma qualité d’acteur. C’est comme un repère, un dialogue que j’entretiens avec, tout le temps.
Est-ce que votre vision du texte évolue ?
Y.F. : C'est un travail que le temps fait sur moi et sur le texte. Au fil des ans, Moni et moi-même nous nous apercevons qu'il ne vieillit pas, qu'il se colore différemment en fonction de ce qui se passe dans le monde. Certains thèmes résonnent plus fort aujourd'hui qu'à la création, d'autres moins. Ce texte est d'une telle richesse, l'actualité lui donne un pouvoir fascinant. Concernant mon parcours d'acteur, une sorte d’alchimie se produit sur le plateau… Le texte agit sur moi, sur nous, dans un théâtre qui traverse des corps différents, transformés. Ce que nous mettons en jeu n’est pas seulement nos vies, mais le théâtre lui-même, dans notre désir de parole.
Moni Grégo dit qu’une énigme circule dans chaque texte de Koltès. Qu’en pensez-vous ?
Y.F. : Des énigmes, il y en a plein... Il n’y a pas un seul mot qui ne soit pas autobiographique chez Koltès. Mais il le fait avec un masque et parle sans arrêt du monde, d’un état de violence, de force, de la distribution du désir. Il parvient à évoquer d’autres choses que lui-même, mais il n’y a pas une seule phrase qui ne soit pas un secret. Lorsque je travaille sur ces textes, j’essaie d’approcher ces secrets... Ce sont des choses que je ne percevais pas initialement, le temps leur donne une résonance, un éclaircissement. En fait, un texte est joué pour être éclairci, s’ouvrir à des sens nouveaux. Jouer consiste à dénouer l’énigme, trouver du sens là où il n’y en a pas, en mettre un autre là où il en avait un... Essayer d’avancer dans ce qu’on ne connaît pas et qui va apparaître peu à peu. Je crois que c’est cela le travail d’un acteur, d’un metteur en scène, du théâtre...
propos recueillis par Caroline Châtelet

