Les limites de la virtualité
Histoire virtuelle
Fable sans paroles – mais avec texte –, Life : reset / Chronique d’une ville épuisée du jeune acteur et metteur en scène belge Fabrice Murgia raconte « l’histoire d’une jeune femme que l’on voit évoluer chez elle, se réveiller, se laver, manger, partir au travail, se distraire, mais toujours seule, bien qu’elle « socialise » sur Internet. C’est une solitude qui n’en est pas une, car elle évite le face-à-face avec elle-même par un recours systématique à la communication virtuelle, une solitude sans vie privée, sans liberté, où le corps est nié, où la présence à soi-même est gommée au profit d’une fantomatique et fragile présence virtuelle ». Chronique de la vie d’un « être piégé, enfermé au creux d’un système » et qui, un jour, ne peut continuer à fonctionner ainsi...
Rencontre avec Fabrice Murgia
Pourquoi ce nom Life : reset / Chronique d’une ville épuisée ?
F.M. : L’idée de ce spectacle m’est venue très simplement, lors d’un voyage en train. Passant devant ces séries de fenêtres allumées sur les façades des immeubles, j’imaginais qu’en dépit de leur proximité, derrière chacune d’elles se trouvait, peut-être, une solitude. Puis, la thématique d’Internet et la façon dont cet outil génère de nouvelles façons d’être seul sont apparues. Pour « Life » : vie, « reset » : annuler, l’association de ces deux mots évoque la possibilité de recommencer sa vie, tout en renvoyant au langage informatique. Life : reset porte la question du double, de l’avatar et s’inspire en partie de Second Life. Ce jeu dans lequel les personnages mangent, dorment, travaillent, mais ce de façon totalement virtuelle, résonne avec le quotidien de cette femme.
La ville renverrait pour vousà la solitude ?
F.M. : J’ai cette idée que nous sommes peut-être dans une perte de rapport au corps. Chronique d’une ville épuisée m’évoque l’image d’une ville cybernétique prête à craquer, symbole d’une société dominée par le travail et la consommation effrénée. En cela, le personnage féminin est une métaphore de cette ville : elle est sur-connectée, plongée dans un rythme de travail débridé et elle court à sa perte. J’ai l’envie, plutôt que de raconter l’histoire d’une personne seule, de regarder le monde à travers une seule personne, de parler d’une somme d’individus.
Vous dites qu’il s’agit d’un «spectacle sur la fin des libertés». Pourquoi?
F.M. : C’est un spectacle sur la fin des corps. Les rapports aux corps, à nous-mêmes et au travail, ont profondément évolué. Sans vouloir spécifiquement traiter d’Internet, je veux évoquer plus largement la question de la fin de la vie privée. C’est paradoxal, car quoiqu’étant sans cesse sous le regard de caméras nous sommes de plus en plus seuls... Donc cette question de la fin des libertés est présente à différents niveaux dans le spectacle, que ce soit dans l’intimité ou collectivement...
En quoi cette thématique de la solitude est-elle importante pour vous ?
F.M. : Je suis touché par les troubles de la personnalité, les addictions et ces pathologies sont pour moi représentatives d’un malaise social. Là je souhaite que cette femme soit une métaphore du système, mais sans énoncer de thèse, que cela demeure très subjectif. Faire un spectacle où le spectateur puisse se raccrocher à sa propre histoire, sa propre solitude, qu’il se voit vivre à travers une personne dont on ne ne perçoit aucun sentiment m’intéresse particulièrement.
Ce spectacle est sans paroles. Cela relève-t-il d’une forme de défi ?
F.M. : Je suis beaucoup plus à l’aise sans texte préalablement écrit, ne le considérant pas comme le matériau dramaturgique principal. Produire un spectacle utilisant le son, l’image, la vidéo et les énergies des comédiens me permet d’aller vers des sujets qui me touchent et que je n’ai initialement pas intellectualisés. Cela m’aide à aller vers ce que je désire, en me renvoyant sans cesse à la question de ce que je veux véritablement exprimer.
propos recueillis par Caroline Châtelet


