« Marie Vayssière fait réapparaître dans son théâtre de foire transformé en salle de classe les figures comiques populaires, Tartarin et les Pieds Nickelés, que des générations de gamins ont lu à l'école ou à la récréation. Pendant que l'un tente héroïquement d'aller au bout de la fable de Daudet, le trio d'anarchistes, professionnels de la glandouille, trois clowns sans âge maquillés comme des camions volés lui font les poches, bâfrent sans limite, s'emploient à torpiller la fiction du chasseur de lion écrite à l'époque de la colonisation algérienne et de l'escroquerie généralisée. On voit passer les chameaux, les cartes du bled : "C'est où Orléansville ?". On entend la chaîne des ignominies qui, du haut vers le bas, de l'humain à l'animal, transmet la maltraitance et "la peur de soi et de l'autre qui fait l'histoire et la géographie." C'est là un théâtre dont le burlesque naît de l'effroi, un théâtre qui vient de l'enfance, sacrilège.»
Bénédicte Namont, Théâtre Garonne à Toulouse
Les Pieds Nickelés / Tartarin de Tarascon
L’association est étrange et pour le moins inattendue. Toutefois, on peut se risquer à quelques rapprochements. Tout d’abord dans l’esprit. Des deux bords, l’humour féroce, la moquerie sont absolus. Les histoires, celle de Tartarin comme celles des Pieds Nickelés, tout à fait immorales, n’épargnent personne, pas même les malades et les pauvres. Le non-conformisme est la règle d’or chez les Pieds Nickelés. Chacun de leurs agissements est une apologie de l’arnaque et de la bonne vie aux frais des dupes, et par excellence, la figure du dupe, c’est Tartarin. Tartarin et les Pieds Nickelés sont le fruit d’une époque où anarchistes et escrocs affichaient avec un parfait cynisme le mode de vie qu’ils avaient choisi. Leurs aventures sont autant de forces réactives et vives, un concentré d’énergies en action où toutes les grandes questions, même sous la forme de la bouffonnerie et de la provocation, entrent en jeu. Mais ne nous y trompons pas. L’Algérie (et la France) reste le thème essentiel de l’oeuvre de Daudet... Car c’est bien la vision d’une Algérie coloniale, sa cruelle réalité, occultée par le mythe d’un Orient de pacotille à laquelle l’auteur nous confronte. Impensable de cacher la posture ambiguë de Daudet qui mêle un élan vrai d’humanité devant un spectacle misérable et le regret sousjacent des fastes d’un empire colonial en déclin. Quant aux Pieds Nickelés, même drôle, même caricatural, leur appétit carnassier à vouloir posséder encore et toujours plus de biftons, singe à s’y méprendre ceux qui aujourd’hui sont toujours prompts à digérer pour eux seuls et sans scrupules le meilleur des biens et des services de la planète...
Marie Vayssière

